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Ménage-toi. Une émission de radio féministe (1986-1987)

Une émission par le Collège du travail sur Radio-Zones FM 93.8

Entre septembre 1986 et décembre 1987, la Fondation Collège du travail de Genève produit une émission hebdomadaire intitulée Ménage-toi sur Radio Zones. La quasi totalité des émissions de Ménage-toi a été préservée.

 

La quasi totalité des émissions de Ménage-toi a été préservée. Conservés sur des cassettes audio analogiques, ces documents sonores ont été numérisés grâce au soutien financier de Memoriav et de la fondation Ernst-Göhner. Leur inventaire est consultable dans la base de données des archives du Collège du travail.

Ce dossier présente les circonstances de création de l’émission par le Collège du travail et donne un aperçu de ses principaux contenus.

 

Création de l’émission

Fondé en 1978 pour conserver et transmettre l’histoire des luttes ouvrières, le Collège du travail développe durant les années 1980 des activités pour faire reconnaître la valeur économique et sociale du « travail ménager ». Ces activités se développent à l’initiative de Jacqueline Berenstein-Wavre (1921-2021), militante féministe et socialiste, présidente du Collège du travail de 1984 à 1999. 

Le Collège du travail organise alors plusieurs colloques sur cette question, dont le premier, en mars 1983, est intitulé « La Ménagère, une travailleuse. Autrefois – aujourd’hui », dont les actes sont publiés en 1984 (La Ménagère, une travailleuse). Entre 1986 et 1994, le Collège du travail édite également dix numéros de la revue Ménage-toi qui traite du travail ménager et de sa reconnaissance économique et sociale.

En 1986, le Collège du travail décide de recourir à un nouveau moyen pour prolonger cette action et lance une émission de radio. Il y voit en effet la possibilité de toucher un public large et diversifié. Grâce à la libéralisation des ondes survenues dès 1981 en France, les radios privées et associatives se multiplient. A Ferney-Voltaire, à quelques kilomètres de la frontière suisse, se crée Radio-Zones qui dessert principalement une audience genevoise. Elle est soutenue par une association établie à Genève, Les Amis de Radio-Zones, qui est bien insérée dans les milieux associatifs et militants.

Début 1986, Radio-Zones bénéficie d’un nouvel élan, grâce à l’utilisation d’une nouvelle fréquence (FM 93.8 Mhz) qui lui assure une meilleure diffusion en région genevoise. Des discussions ont alors lieu avec le Collège du travail pour la production de deux émissions hebdomadaires : Ménage-toi destinée spécifiquement aux femmes et La Voix des vétérans  consacrée aux luttes ouvrières des années 1930 à 1950. Cette seconde émission, animée par Christiane Wist, donnera lieu à dix programmes en automne 1986, puis sera remplacée par une nouvelle émission intitulée Mémoire vivante et diffusée en février-mars 1987.

Ménage-toi démarre le 3 septembre 1986. Elle s’insère dans un projet radiophonique féministe plus large nommé « Onde-femmes » dans laquelle elle est associée à l’émission Radio Pleine-Lune (voir à ce propos le dossier des Archives contestataires). Diffusée le mercredi, Onde-femmes propose l’émission Ménage-toi de 10 heures à midi en direct, puis un programme musical jusqu’à 16 heures avant une rediffusion de l’émission du matin entre 16h et 18h et enfin Radio Pleine Lune de 18h à 21h.

Une émission faite par des femmes pour des femmes

Ménage-toi  met les femmes au centre de son projet à la fois comme destinatrices de l’émission, comme réalisatrices et comme intervenantes. Ainsi, le programme s’adresse explicitement aux femmes qui travaillent, à domicile ou à l’extérieur, en mettant l’accent sur les femmes au foyer ; elle est produite par une équipe de femmes, y compris pour les aspects techniques et musicaux ; elle donne la parole aux femmes, à « celles dont le travail n’est pas reconnu », que ce sont les femmes au foyer ou celles actives dans les secteurs de la santé, du social ou de l’éducation, généralement dans un cadre associatif ou militant, à travers  de nombreuses interviews.

De septembre 1986 à septembre 1987, Ménage-toi est réalisée principalement par trois femmes. Marianne Aerni, par ailleurs enseignante, en est l’animatrice principale; elle assume le fil conducteur de l’émission, en annonce le programme et réalise la plupart des interviews. Alda de Giorgi, secrétaire-rédactrice au Collège du travail, active dans le mouvement féministe dès les années 1970, réalise certaines rubriques et certaines interviews. Enfin, Jacqueline Berenstein-Wavre, présidente du Collège du travail, se charge d’une rubrique régulière consacrée à l’alimentation. Les trois animatrices font intervenir de nombreuses invitées et s’appuient sur quelques collaboratrices occasionnelles, en particulier pour les chroniques culturelles. 

En septembre 1987, l’équipe est renouvelée. Jacqueline Berenstein-Wavre quitte l’antenne et Catherine Hess, enseignante et autrice de plusieurs chroniques culturelles durant la première année, rejoint Marianne Aerni et Alda de Giorgi pour la réalisation et l’animation de l’émission.

Les émissions sont structurées en différentes rubriques successives et entrecoupées de plages musicales. Après un sommaire en musique présenté par Marianne Aerni, les émissions s’ouvrent en général par une interview consacrée à un thème d’actualité ou à une association active auprès de femmes.

 

Des thématiques féministes diversifiés

Les thèmes couverts sont très variés et portent sur les différentes questions soulevées par le mouvement féministe dans les années 1970 et 1980 : la santé, l’action sociale, la famille, les violences faites aux femmes. A titre d’exemples, voici des extraits des interviews faites avec une animatrice de la libraire L’Inédite diffusée le 17 septembre 1986 ainsi qu’avec une permanente de l’Association des mères cheffes de familles le 17 octobre 1986.

La question du travail domestique et de la place des « femmes au foyer » dans la société, qui est à l’origine du projet radiophonique de Ménage-toi, est un thème récurrent de l’émission, que ce soit à travers les interviews, les chroniques, les situations personnelles ou les associations présentées à l’antenne. 

En décembre 1986, Ménage-toi diffuse un long entretien avec deux femmes, Monique et Marcelle, qui témoignent de leur situation, depuis leur retrait du marché du travail pour s’occuper de leurs enfants jusqu’à leurs difficultés à réintégrer le marché du travail, en passant par les multiples défis auxquels les confrontent leur statut de « mères au foyer ». 

En mars 1987, l’émission accueille l’économiste Luisella Goldschmidt-Clermont qui présente ses travaux destinés à chiffrer la valeur économique du travail domestique.

L’émission informe également régulièrement sur des actions menées afin de contribuer à la reconnaissance du travail domestique, prenant parfois le parti de l’humour comme le 1er avril 1987.

A la suite de cette grande interview, Ménage-toi propose généralement une partie culturelle qui rend compte d’un projet récent réalisé par une femme: un livre, un film, une pièce de théâtre ou encore une exposition.

Ménage-toi diffuse également un memento hebdomadaire d’événements susceptibles d’intéresser les femmes à Genève (concerts, soirées, permanences sociales, lancements d’initiatives ou de pétitions, manifestations).

Enfin, l’émission inclut une rubrique consacrée aux questions d’alimentation animée par Jacqueline Berenstein-Wavre. Conçues pour élargir l’audience et offrir des conseils utiles aux ménagères, les premières contributions sont très classiques proposant des idées de menus et des conseils diététiques fournis par différentes spécialistes (une diététicienne entre octobre 1986 et janvier 1987, une naturopathe, Rina Nissim, en février-mars 1987, une pédiatre Françoise Berhoud en avril et mai 1987, puis une allergologue Anne Golaz, en mai-juin 1987). Certaines émissions prennent une dimension plus politique abordant des enjeux féministes (le rôle économique et social de la ménagère (« cuisiner c’est travailler », 17.9.1986), la politique fédérale (les subventions à l’économie sucrière, 24.9.1986) ou la solidarité internationale (l’appel au boycott des produits sud-africains pour dénoncer l’apartheid, 24.12.1986).

 

Fin de l’émission

Dès septembre 1987, Jacqueline Berenstein-Wavre entame ainsi des discussions avec Radio-Cité, une radio financée par les Eglises genevoises et dont la charte précise qu’elle œuvre pour défendre les « exigences chrétiennes dans le domaine éthique, social et économique ». Bien que Jacqueline Berenstein-Wavre obtienne des garanties pour maintenir la liberté éditoriale et l’orientation féministe de Ménage-toi, ses animatrices ne manquent pas de dénoncer le paradoxe de ce projet de transfert. L’une d’entre elles dénonce un « choix politique » par lequel le Collège du travail « saborde[r] un moyen de lutte important pour le féminisme à Genève pour défendre les intérêts d’un parti », le Parti socialiste, en trahissant les « gens qui luttent pour une société meilleure, les jeunes et [aujourd’hui] les féministes ». S’il est difficile d’établir les motifs exacts qui conduisent la présidente du Collège du travail a vouloir changer d’antenne, il semble qu’elle cherche en effet à renouveler et élargir son audience. Dans une déclaration diffusée lors de la dernière émission de Ménage-toi, Jacqueline Berenstein-Wavre indique en effet vouloir « toucher un autre public» tout en s’adressant « toujours principalement aux ménagères». Elle prend ainsi ses distances avec les milieux associatifs qui portent Radio-Zones à Genève.

En dépit de négociations conflictuelles, aucun accord n’est trouvé entre la présidente du Collège du travail et les animatrices de Ménage-toi et l’émission s’arrête le 23 décembre 1987. Marianne Aerni et Catherine Hess, rémunérées au cachet, sont licenciées tandis qu’Alda de Giorgi, salariée du Collège du travail, voit son cahier des charges réorientés vers d’autres activités. 

S’opposant à la disparition de l’émission, soutenue par Radio-Zones et de nombreuses associations et militantes genevoises, les trois animatrices décident alors de poursuivre le projet sous un nouveau nom, Remue-Ménage, le titre d’une des rubriques de Ménage-toi, et de maintenir la journée « Ondes Femmes » assumée conjointement avec Radio Pleine Lune sur Radio-Zones. Cette nouvelle émission débute le 10 février 1988 et durera jusqu’en 1999 (voir les émissions du fonds Remue-Ménage conservées par les Archives contestataires).

 

Inventaire des émissions Ménage-toi: https://inventaires.collegedutravail.ch/index.php/menage-toi

 

Sources 

Collège du travail 

Archives administratives: Procès-verbaux du Conseil de fondation du Collège du travail 1986-1988 et classeur « Radio Zone, Navette, Tonic » 

Fonds « La Ménagère, une travailleuse »: Documents sur les émissions de radio, 1986-1987

Archives contestataires

Fonds Isabelle Graf-Junod AC 113_IGJ_S01: Livre de bord des émissions Ménage-toi et Radio Pleine Lune 1986-1987 et correspondance entre les animatrices et le Collège du travail

Fonds Remue-Ménage AC 109_RMG: Émissions de radio

 

Bibliographie

Beck Géraldine, « Une courte histoire de Radio Pleine Lune », Archives contestataires, https://archivescontestataires.ch/carnets/radio-pleine-lune

Beck Géraldine et Frédéric Deshusses (éd.), Nous ne nous tairons plus. Pratiques féministes de la radio et leurs contextes (1975-2000), Genève: Archives contestataires, 2025

Goy Hélène, « Ménage-toi (1986-1987). Comment s’adresser, en féministes, aux 50 000 ménagères genevoises ? », travail de séminaire de master en histoire, Lausanne, Université de Lausanne, 2023.