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Podcast & dossiers

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Saisonniers et saisonnières à Genève

On attendait des bras et ce sont des êtres humains qui sont arrivés

Max Frisch, 1965, Préface à Siamo italiani de Alexandre J. Seiler

La vie des saisonniers et des saisonnières à Genève et celle du Permis A, qui a déterminé leur statut de 1931 à 2002

Un dossier thématique et pédadogique conçu par Patrick Auderset et Charles Magnin dans la suite de l'exposition Nous saisonniers, saisonnières... Genève 1931-2019 réalisée par les Archives contestatataires, le Collège du travail et Rosa Brux, à l'initiative de la Ville de Genève, et présentée au Commun du 29 octobre au 30 octobre au 24 novembre 2019.

La sélection d'images et les textes se basent sur les recherches faites pour l'exposition, dont la version pdf du catalogue est consultable en ligne.

Finalité et mode d'emploi de ce dossier thématique

Chacun des sept chapitres de ce dossier se compose d'un titre et d'une série de documents. Elle se conclut par une chronique historique se référant à ces documents.

Table des matières

1. Le cadre politique et juridique du permis de saisonnier (Permis A) (1931-2002)

2. L'effectif des saisonniers et saisonnières à Genève et l'évolution de leur perception par la population (1946-1965)

3. Des bâtisseurs très mal logés et privés de leur famille

4. De la grève des saisonniers de la Murer à la lutte pour l'abolition du statut de saisonnier (1970-1974)

5. A l'heure des initiatives Schwarzenbach de 1970 et 1974

6. De l'échec de l'initiative "Être solidaire" à la suppression du statut de saisonnier (1981-2002)

 

1. L'évolution du cadre politique et juridique du permis de saisonnier (Permis A) (1931-2002)

 

La première loi fédérale sur le séjour des étrangers en Suisse est adoptée en 1931 et entre en vigueur en 1934. Elle fixe le cadre d’une politique migratoire où la prise en compte des besoins du monde économique en main-d'œuvre et la crainte de la « surpopulation étrangère » sont les préoccupations dominantes. Le permis A définissant le statut de saisonnier est un instrument clé de cette politique. Cette autorisation de séjour d'une durée de neuf mois par an au maximum doit être redemandée chaque année. Passé ce terme, les personnes détentrices de ce permis doivent quitter la Suisse. Pour pouvoir y rentrer, elles elles doivent avoir obtenu un contrat de travail pour l'année à venir, une condition indispensable pour la prolongation de leur permis A pour une nouvelle année de 9 mois.

Le statut de saisonnier impose des interdictions et restrictions dont plusieurs violent des « droits de l’homme » et dénient des libertés fondamentales. Il interdit de changer d’employeur et prive ces travailleurs et travailleuses du droit de vivre en Suisse avec leur famille, ce qui a été source d'intenses souffrances pour les personnes ainsi séparées. Et le fait que leur séjour soit limité à moins d'un an ne leur permet pas de conclure un bail à leur nom. De plus, le 24 février 1948, le Conseil fédéral prend un arrêté n'autorisant aux détenteurs et détentrices d'un permis A de "prendre la parole sur un sujet politique dans des assemblées publiques ou privées qu'avec une autorisation spéciale". le permis A interdit "de, Il impose en outre une visite sanitaire lors de chaque rentrée annuelle dans le pays, ainsi que des traitements discriminatoires en matière d'impôts, d'assurance chômage et d'assurance maladie. Bien qu'elles apparaissent inhumaines aux yeux de beaucoup, les conditions d'existence et de travail déterminées par le statut de saisonnier resteront inchangées sur le fond jusqu'à la fin du permis A en 2002.

Lors de l'instauration du permis A en 1931, après cinq années consécutives passées en Suisse avec ce permis, les détenteurs d’autorisations saisonnières de 9 mois pouvaient prétendre à un Permis B leur octroyant un droit de séjour annuel de 12 mois. Mais en 1948, la Suisse porte cette durée d'attente minimale à dix ans pour rendre plus difficile l'installation de ces travailleurs et travailleuses dans le pays. En 1964, le gouvernement italien obtient des autorités helvétiques que cette durée soit ramenée à cinq ans pour les personnes de nationalité italienne. En 1976, cette condition est ramenée à quatre « saisons » de neuf mois se succédant sans interruption et rigoureusement complètes. Pour les saisonniers et saisonnières, l'application tatillonne de cette exigence par les administrations suisses concernées sera la source de nombreux conflits avec elles.

 

Au terme de voyages souvent longs et fatigants, les saisonniers et saisonnières sont contraint·e·s de se soumettre à divers contrôles pour entrer en Suisse : à Brigue ou Chiasso pour les personnes provenant d’Italie; à Buchs pour celles venant des Balkans ou de Turquie; à Genève pour celles arrivant d’Espagne ou du Portugal. Toutes franchissent alors successivement deux étapes, couronnées, espèrent-elles, par une troisième: la visite sanitaire, la vérification du contrat de travail et, si tout va bien, la remise du Permis A transformant ces voyageurs en travailleurs et travailleuses saisonnières.

Imposée à certaines catégories de femmes et d'hommes lors de leur première entrée en Suisse pour y travailler, cette visite médicale discriminante est exigée des saisonniers et des saisonnières à chacun de leurs retours, ce qui engendre de profonds sentiments d’humiliation. Concentrés sur quelques jours et portant sur des dizaines de milliers de personnes, ces contrôles provoquent d’interminables attentes. Ils obligent les personnes qui les endurent à patienter longuement, et partiellement dévêtues, avant de subir une rapide radiographie des poumons. Censé permettre de déceler la tuberculose, ce contrôle sommaire est souvent considéré comme étant d’une efficacité très relative. Régulièrement dénoncé par les organisations défendant les saisonniers et les saisonnières, il ne sera aboli qu'en 1994 !

 

2. L'effectif des saisonniers et saisonnières à Genève et l'évolution de leur perception par la population (1946-1965)

 

 

Manquent:

- Affiche en allemand d'un "Comité d'action suisse pour une économie saine" prônant le oui au référendum du 28 février 1965 sur les mesures fédérales de luttes contre le renchérissement

Dès 1946, le recours de l'économie suisse à de nombreux travailleurs "étrangers" - bientôt constitués en autant de boucs émissaires - devient source de conflits. Le patronat veut pouvoir faire très librement appel à l’immigration pour profiter au maximum de l'expansion économique. Il est soutenu par les autorités fédérales qui développent une politique très libérale quant au nombre de personnes autorisées à venir travailler en Suisse, tout en limitant fortement leurs droits.

Pour les syndicats la situation est complexe : ils entendent protéger la main-d’œuvre locale de la sous-enchère salariale et du risque de chômage, tout en restant fidèles aux valeurs de solidarité et d’internationalisme ouvriers. Pour ce faire, ils revendiquent l’application de conditions salariales identiques pour tous.

A Genève, la section cantonale du syndicat des ouvriers sur bois et du bâtiment (FOBB) participe depuis 1946, au côté de représentants des employeurs et de l’administration, à une commission tripartite - la Commission de surveillance de l’Office cantonal de placement -, qui est chargée d’attribuer les autorisations de travail saisonnières. La FOBB intervient dans ce cadre de façon énergique pour vérifier les conditions de travail de l'immigration et contrôler l'accroissement de son effectif. A cet égard, elle n’hésite pas à freiner par divers moyens le recours aux travailleurs saisonniers. En même temps, le syndicat s’efforce de syndiquer les saisonniers présents en Suisse et de créer des services qui leur sont spécialement destinés.

La FOBB met ainsi sur pied dès 1948 un service social destiné aux saisonniers, en collaboration avec la Colonie libre italienne de Genève. Elle organise aussi chaque année à la fin du mois de novembre une fête de départ pour les saisonniers. Celle-ci est destinée à cultiver la solidarité syndicale et à rappeler la nécessité de refuser toute sous-enchère salariale, ainsi que le souligne Lucien Tronchet, le président du syndicat lorsque, sur un ton et en termes très paternalistes, il « remercie les saisonniers de s’être bien comportés » durant l’année écoulée !

C'est qu'au début des années 1960, la Suisse connaît une forte croissance économique qui provoque des tensions pour la population du pays du fait de la pénurie de logements et de l'inflation, face à quoi les autorités remettent alors en question leur politique d’immigration, en s’inquiétant du « problème » de la main-d'œuvre étrangère. En 1964, la renégociation avec l'Italie de l’accord sur l’emploi de ses ressortissant·e·s en Suisse exacerbe les tensions car Rome obtient pour eux des améliorations mal acceptées par beaucoup.

Ce contexte voit naître, à intervalles rapprochés, plusieurs initiatives populaires visant à restreindre drastiquement l'immigration et, dans un premier temps, au sein même de la classe ouvrière, les vents mauvais conseillers de la division entre autochtones et étrangers semblent vouloir l'emporter contre les courants plus faibles prônant l'unité dans une lutte déterminée pour la défense des intérêts de la classe ouvrière suisse dans son ensemble, contre ceux de la classe dirigeante économico-politique.

Le parti démocratique suisse dirigé par James Schwarzenbach est à l’origine de la première de ces initiatives populaires, freudiennement dite « contre la pénétration étrangère . Elle vise à réduire le nombre "d’étrangères et d’étrangers" à 10% de la population résidente. Lancée en décembre 1964 et déposée en juin 1965 avec 60'000 signatures, elle est retirée en 1968 à la suite de mesures de limitation de l'immigration prises par le Conseil fédéral.

En 1965, à l'occasion du double referendum du 28 février sur les arrêtés fédéraux sur la lutte contre le renchérissement (mesures dans le domaine du marché de l'argent et des capitaux et dans celui du crédit; mesures dans le domaine de la construction), l’Union syndicale suisse (USS) elle-même prend position pour limiter la présence des étrangers en Suisse à 500'000 personnes, en se prévalant des conclusions du rapport publié en 1964 par la commission d’étude instituée par le Conseil fédéral et intitulé Le problème de la main-d’œuvre "étrangère", encore une fois. Ce référendum est refusé à l'échelle du pays et très chichement à Genève.

En Suisse, les saisonniers, saisonnières et autres travailleurs et travailleuses immigrées sont désormais résolument présentés et perçus bien plus comme des étrangers et étrangères menaçants que comme des salariés et des salariées ou des travailleurs et des travailleuses partageant des intérêts communs avec les travailleurs et travailleuses suisses, face au patronat helvétique et à la classe politique dirigeante, notamment en matière de lutte contre le dumping salarial et l'inflation, de même qu'en matière de logement et de loyers.

Le graphique qui suit fait bien apparaître la croissance, entre 1957, date de début de cette statistique) et 1964, du nombre de détenteurs de Permis A (le permis de saisonnier), les femmes n'en détenant pratiquement pas, ce qui ne signifie cependant pas qu'elles viennent en clandestines. S'agissant d'elles, ce qui augmente significativement, c'est le nombre de détentrices de permis B de résidence annuelle, nombre qui augmente presque aussi fortement que le nombre d'hommes détenteurs de permis B. A partir de cette date, on remarque une évolutions différenciée de ces chiffres, avec une forte baisse du nombre de Permis A attribués à des saisonniers, tandis qu'augmente significativement celui des permis B attribués à des femmes, alors que le chiffre des hommes détenteurs de ce permis annuels se stabilise entre 20 et 25'000 personnes. On en conclura que les années 1964, 1965 marquent bien le début du renversement de tendance voulu par les autorités et une partie importante, quoique minoritaire, du corps électoral.

 

 

 

3. Des bâtisseurs très mal logés et privés de leur famille

 

L'autorisation de séjour accordée aux détenteurs de permis A n'est que de neuf mois par an, ce qui les empêche de louer des appartements à leur nom. Ils ne peuvent donc entrer directement sur le marché du logement genevois, par ailleurs déjà marqué par de graves pénuries pour les résident·e·s. Ainsi, les saisonniers sont appelés à construire, entre autre, de nombreux immeubles d'habitation dont ils ne peuvent chercher à devenir locataires. Leurs conditions de logement déplorables à des loyers fréquemment abusifs feront l’objet de virulentes critiques et de conflits. Certain·e·s sont logé·e·s directement par leur employeur, dans des locaux souvent vétustes et sur-occupés, tandis que d'autres occupent clandestinement des logements de fortune (garages, immeubles en construction).

Dès les années 70, l’indignation suscitée par les conditions de logement scandaleuses dans lesquelles vivent les saisonniers motive diverses initiatives visant à y remédier, notamment une motion du député socialiste Emilio Luisoni en 1969. Le Département de l’industrie et du commerce prend alors des mesures afin de remédier un tant soit peu à la situation. Il engage dès l’été 1970 deux inspecteurs chargés de contrôler les conditions de logement des saisonniers. En septembre, il établit un règlement sur les conditions minimales qui doivent être respectées, sans quoi l’autorisation de les engager et de les faire venir en Suisse pour travailler n’est pas accordée. Il crée également une commission consultative sur cette question. Cependant, entre le règlement et son application, il subsiste souvent un gouffre, comme en attestent les nombreuses infractions dénoncées dans les années suivantes.

 

A partir de la fin des années 1950, avec la forte augmentation du nombre de saisonniers, leur hébergement devient une préoccupation majeure. En 1960, l’État est amené à mettre à disposition d’urgence des centaines de lits dans des lieux de fortune (anciennes casernes de Plainpalais, grande salle du Palais des expositions). Il fait alors aussi construire trois ensembles de baraques : aux Acacias (rue Alexandre-Gavard, 192 lits), à Cointrin (angle rue de Pré-Bois, route de Meyrin, 400 lits) et au Lignon (Bois-des-Frères, 300 lits). Ces sites de baraquements sont situés pour la plupart en périphérie, près des chantiers de construction des nouvelles "cités satellites", comme on les a longtemps appelées, telles Meyrin et Le Lignon par exemple.

Sur le modèle de l’expérience menée dès 1956 avec l’Armée du Salut au chemin Galiffe, l'État confie la gestion de ces sites à trois œuvres d'entraide, Caritas et le Centre social protestant en plus de l’Armée du Salut. Le logement dans ces baraquements sera lui aussi bientôt décriés car leurs habitants y partagent des chambres à plusieurs et des équipements collectifs rudimentaires. Ces « baraques » deviendront à leur tour le symbole de l’inhumanité des conditions d'existence imposées aux bâtisseurs de la Suisse de la deuxième moitié du 20e siècle. A partir des années 70, les autorités en deviennent conscientes et commencent à s’efforcer de les supprimer au profit d’immeubles conçus comme des « foyers » collectifs, dotés de services adéquats (cantine, entretien, etc.). Cette politique conduit à la construction de plusieurs  de ces « foyers » par les entrepreneurs, puis enfin à celle du centre des Tattes à Vernier, ouvert fin 1987. Il est destiné à loger les travailleurs saisonniers dans de meilleures conditions que les baraques en bois. Il peut accueillir 600 personnes réparties dans 12 petits immeubles de 3 étages, en chambre individuelle ou, dans la plupart des cas, double. Et les appartements sont conçus pour pouvoir être transformés en appartements familiaux le jour où le statut de saisonnier serait aboli. En 1993, les lieux n’hébergent plus que 20 saisonniers de sorte que le foyer des Tattes est réaffecté et loué à l’Office fédéral des réfugiés dès l’année suivante.

 

 

Le statut de saisonnier a été explicitement créé afin de prévenir l’installation durable de de ses détenteurs et détentrices et pour empêcher "le regroupement familial", comme disait la loi, c'est-à-dire la venue de familles, avec femme et enfant(s).

Des restrictions sont également posées dans ce domaine pour les titulaires de permis B. Jusqu'en 1965, ils doivent attendre trois ans pour pouvoir faire venir leur famille, à condition toutefois de disposer d’un logement jugé « convenable » par les autorités. Après cette date ce sera moitié moins: un an et demi d'attente. Ce délai est ramené à 15 mois dans les années '70 mais toujours pour le seul permis B. Ces dispositions créent des situations inhumaines et des dilemmes cruels : les familles doivent accepter de vivre séparément pendant des mois, et cela plusieurs années de suite, ou contraindre leurs enfants à vivre cachés en Suisse, souvent en devant rester enfermés dans leur logement. Dès la fin des années '60, malgré la crainte d'être renvoyés dans leur pays s'ils sont découverts ou dénoncés, de nombreux travailleurs et travailleuses font le pari d'avoir clandestinement leurs enfants auprès d'eux. En 1971, une journaliste estime le nombre de ces petits clandestins à environ 10'000 à l'échelle de la Suisse.

 

4. Premières luttes genevoises pour l'abolition du statut de saisonnier, 1970-1978

 

Les travailleurs et travailleuses saisonnières bénéficient en principe des mêmes conditions salariales que leurs collègues, conformément aux accords d’émigration et aux conventions collectives de travail. Ces personnes sont majoritairement employées dans les secteurs les plus précaires et pénibles, l’agriculture, l’hôtellerie-restauration et la construction, qui sont désertés par les autres salarié·e·s. C’est pourquoi leur statut leur interdit de changer d’employeur, de secteur d’activité et de canton. Les saisonniers et saisonnières sont exposés à d'autres abus : heures supplémentaires non payées, activité professionnelle non déclarée, travail clandestin durant l’entre-saison et pour les femmes, des salaires encore moindres et des situations de harcèlement sexuel. Ces salarié·e·s sont également sur-représenté·e·s parmi les victimes d’accidents et de maladies professionnelles. Jusqu’en 1977, ils sont exclus de l’assurance-chômage et, jusqu'en 1980 à Genève, soumis à un taux d’imposition injustement surévalué.

Après un premier débrayage le 25 mars 1970, puis le blocage, le 6 avril, du chantier de Balexert, 200 saisonniers espagnols de l’entreprise du bâtiment Murer, active sur plusieurs chantiers genevois, se mettent en grève, le mardi 7, pour dénoncer des conditions de logement qu'ils jugent inacceptables, leurs salaires qui sont inférieurs à ceux convenus et pour réclamer expressément l'abolition du statut de saisonnier. Ils sont soutenus par les organisations de l’émigration espagnole et italienne, en particulier par l’Association des travailleurs espagnols en Suisse (ATEES) et la Fédération des Colonies libres italiennes (FCLI), toutes deux proches de leurs partis communistes nationaux. Les ouvriers reçoivent également l’appui de plusieurs groupes d’extrême gauche genevois constitués en un comité de soutien dont les membres étaient issus pour partie du mouvement étudiant genevois de 1968 et se reconnaissent assurément dans ses banderoles invoquant la nécessité de la solidarité entre les travailleurs étrangers et suisses, au nom de l'unité de la classe ouvrière, en déclarant aussi déjà la "Guerre à la paix du travail". On retrouve aussi cette inspiration idéologique, ou théorique, dans l'argumentaire "globalisant" ou "généralisant" de soutien à la grève développé sur l'affiche appelant à une manifestation le 11 avril dont nous n'avons hélas retrouvé aucune photo. En revanche, le syndicat FOBB, tout comme son homologue chrétien (FCBB), très minoritaires, s’opposent à cette grève dont le contrôle leur échappe. Se posant au contraire en garant de cette paix, ils négocient la reprise du travail avec les représentants des entrepreneurs. Après cinq jours de grève et la grande manifestation de solidarité du 11 avril qui réunit près de 4'000 personnes, les ouvriers reprennent le travail après avoir obtenu l’augmentation de leur salaire ainsi que des indemnités de déplacement avec effet rétroactif.

 

A Genève, au fil des années 1970, l’opposition au statut de saisonnier se développe principalement autour des actions du Comité pour l’abolition du statut de saisonnier (CASS), créé en 1971, et celles du Centre de contact Suisses-Immigrés (CCSI), fondé en 1974, mais aussi à l'initiative d'autres groupes militants qui prennent des initiatives audacieuses et originales portant une critique radicale d'amputations diverses de libertés dont les saisonniers et saisonnières sont victimes du fait du statut de saisonnier et notamment des baraques où beaucoup d'entre eux logent. Les règlements d'habitation qui les régissent sont stigmatisés comme concentrationnaires et tout à fait attentatoires aux libertés humaines et politiques des saisonniers et saisonnières.

 

5. Les divisions de la Suisse face aux "travailleurs étrangers"

5.1  Autour de l'initiative 'contre l'emprise étrangère', dite initiative Schwarzenbach, soumise au suffrage universel masculin les 5, 6 et 7 juin 1970

 

L'enjeu clé: renvoyer chez eux quelque 400'000 "travailleurs étrangers" en quatre ans

 

Le nombre total de permis de travail annuels (permis B), renouvelés ou créés, qui est défini, canton par canton, dans l'Appendice mentionné à l'article 2 de l'arrêté fédéral du 16 mars 1970 reproduit plus haut s'élève à 37'000, alors que le nombre de renouvellement ou de création de permis de saisonnier ou saisonnière (permis A) autorisés à l'article 7 du même arrêté s'élève à 152'000, soit respectivement 19,6% et 80,6% du nombre total de 189'000 permis délivrables annuellement pour des "travailleurs étrangers".

Autrement dit, à la veille de la votation sur l'initiative Schwarzenbach du 7 juin 1970 précitée, le Conseil fédéral donne une préférence quatre fois plus marquée au recours à la main-d'œuvre étrangère enfermée dans le statut le plus précaire. Cette option, sauf peut-être pour ce qui est du contingentement de la main-d'œuvre qu'elle supposait, et qui était une entorse de taille au pur  libéralisme économique, avait aussi la préférence de l'Action nationale puisque son initiative excluait expressément les saisonniers et saisonnières - de même que les frontaliers - des renvois des quelque 400000 travailleurs étrangers qu'elle exigeait sur quatre ans (soit 100'000 par an), tout en donnant en son article 4 la priorité au maintien de l'emploi des travailleurs et travailleuses suisses en cas de licenciements dans une entreprise comptant des travailleurs étrangers.

Sûre qu'à travers les saisonniers et les saisonnières, ainsi que les frontaliers, la Suisse pourrait toujours disposer d'assez de main-d'œuvre sans guère de coûts sociaux associés (notamment pour la construction de logements, de crèches, d'écoles, etc) et extrêmement faciles à faire sortir du marché du travail helvétique si nécessaire, l'initiative de l'Action nationale visait clairement le renvoi des travailleurs et travailleuses possédant des permis B annualisés, qui étaient vus comme moins corvéables à merci et comme posant un plus grand risque d'installation durable en Suisse - coûteuse pour elle -, à cause de divers droits octroyés aux détenteurs de permis B, mais absolument pas aux saisonniers et saisonnières, notamment celui de faire venir leur famille dans un logement que les autorités devaient au demeurant juger adéquat.

Bref, plus que jamais, la politique migratoire helvétique en matière de main-d'œuvre étrangère reposait alors sur le principe de la rotation permanente d'une main-d'œuvre dépourvue au maximum de droits et nullement sur une politique d'intégration à la Suisse de la main-d'œuvre dont celle-ci avait pourtant un besoin structurel. La ratification ou non de cette politique était au cœur de ce scrutin fédéral, avec pour enjeu symbolique et pratique clé le renvoi de dizaines de milliers de travailleurs et de travailleuses ayant contribué de façon décisive au développement économique tous azimuts de la Suisse dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Une bataille pour l'âme (et les imaginaires) du pays et des votants, au travers d'un tract et d'affiches très parlantes

Nous nous arrêterons maintenant, pour ce qui est de Genève, sur les affiches principalement électorales, mais pas seulement, que nous avons repérées dans divers centres d'archives sur cette campagne contre l'initiative Schwarzenbach de 1970, affiches produites par divers acteurs politiques et syndicaux genevois cette année-là, de "droite" ou de "gauche", réputées "extrêmes" ou pas, parlementaires ou "extraparlementaires" en ces lendemains de Mai 68.

Ce qui étonne d'emblée dans cette campagne, c'est la notable maigreur de l'échantillon d'affiches retrouvé à ce sujet, notamment dans le temple de la préservation de ce type de documents que constitue la collection d'affiches conservées et répertoriées par la Bibliothèque de Genève, que nous avons pourtant passée en revue très consciencieusement. Cette rareté est d'autant plus intrigante qu'il en va très différemment, on le verra, pour la campagne sur l'initiative de l'Action nationale qui sera soumise au vote du peuple en 1974, où elles abondent.

Nous ne pourrons bien sûr que nous réjouir d'être démentis, preuves à l'appui, quant à notre sentiment de rareté concernant 1970. Il n'empêche l'échantillon d'affiches dont nous disposons pour cette date permet de caractériser avec quelque assurance historique les débats idéologiques et politiques auxquels cette votation donne alors lieu à Genève, débats qui furent aussi une bataille d'images et d'imaginaires passionnelle sur les identités passées, présentes et à venir du pays et de ses habitant·e·s. Un intérêt marquant des affiches pour notre propos est qu'elles ambitionnent en général d'être synthétiques et percutantes, à travers une image choc et/ou un texte ou des slogans ramassés cherchant à aller à l'essentiel pour mieux emporter l'adhésion des votants.

A notre connaissance, l'Action nationale n'a pas publié d'affiche en français pour cette votation, en tout cas à Genève, mais elle a fait diffuser par ses différentes sections cantonales, ici, celle de Genève, le très dense tract ci-dessous, qui a donc aussi été produit en allemand et, sans doute en italien, voire en romanche, pour être distribué dans toute la Suisse et poser, dans chaque canton, un même cadre idéologique et politique pour appeler à accepter l'initiative de l'Action nationale 'contre la surpopulation étrangère'.

 

Ce tract développe une argumentation qui donne clairement à voir la logique dans laquelle l'Action nationale se place pour offrir à la Suisse un récit qui agence le passé, le présent et l'avenir du pays dans une trame narrative qui crée diverses oppositions et en joue, en appelant avec force au retour vers un passé heureux détruit par l'avidité du "grand capital" (i. e. "la grande industrie"; "les banques"; "la Migros"; les "coopératives de consommation"), explicitement stigmatisé pour avoir fait venir en Suisse des centaines de milliers de "travailleurs étrangers" à la seule fin de s'enrichir encore plus (voir particulièrement les deux premiers paragraphes du tract).

Sans du tout envisager de mesures pour lutter contre le "grand capital" ainsi décrié, mais en utilisant l'arme de la démocratie semi-directe, l'Action nationale cherche à transformer en majorité politique la partie silencieuse de la classe ouvrière et de la classe moyenne autochtones fragilisées par la modernisation du pays et son développement économique, pour en faire l'actrice d'une révolution réactionnaire voyant dans le million d'étrangers habitant en Suisse en 1970, et en fait surtout des "travailleurs étrangers", la source de tous les maux du pays largement explicités dans le tract (industrialisation, crise du logement, inflation, explosion des impôts pour financer des équipements sociaux pour les étrangers, etc).

C'est pourquoi l'initiative du 7 juin 1970 entend se dresser 'contre le surpeuplement étranger', pris comme une réalité d'évidence au vu du développement d'un pays qui compte alors 6'193 000 personnes y résidant (8'670'500 à fin 2020) dont 1'002'000 étrangers (2'211'000 à fin 2020). Elle demande le renvoi en quatre ans de quelque 400'000 travailleurs et travailleuses immigrées. Selon elle, seule une telle réduction de la population étrangère résidant en Suisse permettra le retour aux sources espéré au pays d'antan et à ses valeurs, et implicitement, démagogiquement aussi, celui d'une économie miraculeusement redevenue sous contrôle au profit de la classe ouvrière et de la classe moyenne suisses se jugeant victimes des changements en cours depuis près d'un quart de siècle.

 

 

Cette affiche invoque elle aussi une tradition, mais une tradition humaniste plutôt que la passion paysagiste, régressive, dont l'Action nationale tente de faire rêver la Suisse qui, à travers l'image transparaissant dans le Non de cette affiche,  apparaît ici comme barricadée de l'intérieur.

 

Dans notre recherche d'affiches sur cette votation, un peu étrangement, nous n'en avons pas rencontré d'autres émanant de partis politiques que celles ci-dessus. Elles illustrent un courant assurément très important, pour ne pas dire dominant, d'opposant·e·s à l'initiative de l'Action nationale qui se compose de gens sans état d'âme particulier vis-à-vis des travailleurs et des travailleuses étrangers. Ils les perçoivent spontanément avant tout comme des bras et des jambes durs à la tâche par nécessité et par la force du "destin" qui les a vus naître dans des pays pauvres auxquels la Suisse leur offre une chance d'échapper. La principale raison pour laquelle ces électeurs s'opposent à l'initiatives consiste tient dans leur volonté de préserver la prospérité de la Suisse qu'exprime ici un comité interpartis invitant les Helvètes à ne pas scier la branche de l'arbre de la prospérité sur laquelle ils sont assis, tandis que dans le même esprit en somme, le Parti radical invite les électeurs genevois à penser à l'avenir, en particulier à celui de la jeunesse. Alors, espèrent les unes et les autres, tout pourra continuer à aller bien en évitant un marasme non-nécessaire.

 

Les deux affiches ci-dessus proviennent des milieux syndicaux. Elles sont le fait d'un "Comité syndical genevois contre l'initiative Schwarzenbach", lié sans doute de près, à la Communauté genevoise d'action syndicale, la plus importante organisation faîtière du monde syndical cantonal.

La première de ces affiches fait sienne la volonté de l'Action nationale que la Suisse reste maîtresse chez elle, quoi qu'il en ait été au demeurant de son importation massive de travailleurs étrangers durant des décennies. En revanche, le Comité syndical genevois dénonce vivement la volonté des partisans de l'initiative de "chasser " ces travailleurs et travailleuses de notre pays, qu'il juge "honteuse", en impliquant sans doute aussi que ce serait sans aucun respect pour leurs apports au développement de la Suisse. Reprenant ce même argument, la seconde affiche syndicale commence par désigner avec des mots forts - "discrimination, xénophobie et exploitation" - les anti-valeurs, en quelque sorte, qui animent des volontés de renvois massifs sur la violence desquels l'Action nationale ne paraît exprimer dans son tract aucun état d'âme. Comme il est compréhensible pour des syndicats syndiquant notamment de très nombreux travailleurs étrangers, ces affiches ne s'arrêtent pas sur le risque que l'initiative fait courir à la prospérité commune dont ces travailleurs sont au reste passablement exclus mais bien plutôt sur les violences symboliques et pratiques "inhumaines" que son acceptation déclencherait. Ils soulignent aussi "l'exploitation" dont sont victimes les travailleurs étrangers, quoi qu'il en soit de l'initiative.

 

En ces lendemains de Mai 68, Genève, comme le reste de la Suisse et le monde, a vu naître une très forte mobilisation et action militante de la jeunesse en direction des classes populaires, notamment de la classe ouvrière et en particulier des travailleurs et travailleuses immigré·e·s. A différents titres,

cette affiche et la suivante, dont on pourrait dire qu'elles font image avec des textes subversifs apparaissant comme calligraphiés, sont emblématiques de mobilisations et de prises de position suscitées par l'initiative Schwarzenbach qui sont inspirées par des analyses politiques et sociales qui répondent surtout, pourrait-on dire, aux analyses littéralement "réactionnaires" avancées par exemple dans le tract de l'Action nationale examiné précédemment.

Ces affiches partagent avec ce tract l'ambition d'offrir à ses destinataires une vision globale de leur situation en Suisse, mais la différence clé est que les affiches extraparlementaires s'adressent simultanément aux travailleurs suisses et aux travailleurs étrangers - et pas seulement aux citoyens suisses, ouvriers ou non d'ailleurs -, en les appelant à s'unir contre tous ceux, et tout ce qui les divise et les rend vulnérables face aux pouvoirs travaillant à perpétuer leur exploitation. Il en résulte ci-dessus un portrait du ou des travailleurs, ni "suisses", ni "étrangers", ou alors "tous étrangers" mais seulement "à toutes les décisions" dont ils sont littéralement les "objets". C'est ainsi qu'après avoir décliné plusieurs visages de l'exploitation du "travailleur", l'affiche se conclut, dans la perspective extra-parlementaire qui est la sienne, non pas par une consigne de vote mais par un appel à l'"Unité dans la lutte de tous les travailleurs", vue comme la condition impérative de tout véritable changement de leurs conditions d'existence face à l'oppression de trois complices: l'Action nationale, le patronat et l'Etat fédéral jugé "bourgeois" et ses arrêtés. De la sorte, on se retrouve loin des seuls arguments arguments tantôt humanistes, intéressés, moraux ou sociaux avancés précédemment contre cette initiative.

 

Cette autre affiche au texte abondant et lui aussi comme calligraphié s'en prend également à l'initiative Schwarzenbach. A l'instar de la précédente elle ne s'adresse pas d'abord aux citoyens mais bien aux travailleurs dans leur ensemble sans aucune distinction de nationalités, les frontières étant même expressément présentées comme l'une des armes du patronat et de l'Etat pour opérer des distinctions de statut entre les travailleurs afin de pouvoir jouer contre eux de leurs différences. L'affiche invoque à cet égard en premier lieu le statut de saisonnier, dont elle demande d'ailleurs l'abolition, car bien que les saisonniers soient qu'exclus par statut des renvois demandés par l'Action nationale, l'extrême-gauche ne fait pas mine de croire que la faiblesse qui est la leur par statut face au patronat ne pourra pas faire le jeu de celui-ci par exemple par rapport aux détenteurs de permis B, un peu moins prétérités et coûtant donc un peu plus cher à exploiter pour les contribuables suisses.

L'affiche n'a cure de ces maigres distinctions et revendique pour tous les travailleurs de meilleures conditions d'existence, notamment financières, en matière de sécurité sociale, de logement et d'usage de la ville, c'est-à-dire aussi de temps et de prix du transport entre lieu d'habitation et lieu de travail. Pour les forces politiques portant le discours de cette affiche, qui sont déterminées à produire une critique radicale du capitalisme, à la différence de l'Action nationale qui préférait faire des "travailleurs étrangers", plutôt que du "grand capital", comme elle l'écrivait, la source de tous les maux et de véritables boucs émissaires, les préoccupations et revendications apparaissant dans cette affiche sont le fruit d'un souci théorique et d'analyses cherchant à replacer chaque question touchant aux conditions d'existence de la classe ouvrière dans le contexte le plus large qui détermine leurs possibles améliorations, par-delà tout clivage notamment national. Cela à l'âge d'un capitalisme défini ici comme étant "au stade de l'impérialisme", pour dire surtout que ce capitalisme était devenu intrinsèquement international, ce qui ne l'empêchait cependant pas du tout, au contraire, de jouer plus que jamais des frontières contre les travailleurs et les travailleuses.

 

Le  résultat du vote et ses lendemains à Genève

Au niveau national, malgré l’opposition des autorités fédérales, des principaux partis politiques, des milieux économiques, des Églises ainsi que des organisations de gauche et d’extrême gauche, l’initiative n’est rejetée que par 54% des votants, en obtenant le soutien de 6 cantons et 2 demi-cantons. La participation atteint un taux exceptionnel de 75% des électeurs. Cependant, à Genève,  le rejet est plus marqué, puisqu’il s'élève à 60,3%, avec une participation également très forte (72,52 %).

Ne nous méprenons pas sur le sens et la portée de cette courte victoire. Elle signifie certes le rejet de renvois massifs et très rapides, pour ne pas dire brutaux de travailleurs et travailleuses étrangères mais elle avalise de fait de l'arrêté du Conseil fédéral du 16 mars 1970 prônant activement une politique migratoire visant à une rotation optimale de la main-d'œuvre étrangère en Suisse et nullement son intégration dans le pays, quand bien même celui-ci en avait impérativement besoin sur une base durable, en particulier dans le domaine de la construction et des travaux publics.

Au reste, comme on va le voir dans le graphique qui suit, entre retours plus ou moins forcés en Italie ou en Espagne principalement, faute d'avoir retrouvé un emploi d'une année à l'autre, et départs "choisis", par écœurement ou crainte de la xénophobie galopante révélée par cette initiative dans près de la moitié de l'opinion publique suisse, l'effectif des travailleurs et travailleuses étrangers en Suisse a été fortement impacté par le résultat de cette votation, y compris à Genève où ce résultat était pourtant un peu moins défavorable aux travailleurs et travailleuses immigré·e·s, au terme d'une campagne aussi mobilisatrice que dans le reste du pays.

 

On peut observer sur ce graphique, qu'à Genève aussi bien, au lendemain de cette votation fédérale et dans les quatre ans qui précèdent celle de l'initiative Schwarzenbach de 1974, le nombre de titulaires de permis B diminue de près de moitié, passant de quelque 40'000 à quelque 20'000 personnes. Il en va de même pour le nombre de saisonniers et de saisonnières (permis A) qui reste cependant stable jusqu'à fin 1972, avant de diminuer lui aussi significativement dans les deux années suivantes, où il passe de quelque 10'000 à quelque 5'000 personnes, soit ici encore une diminution de moitié, en raison peut-être aussi des effets du premier choc pétrolier (1973) sur l'économie genevoise. On notera en revanche que dès 1972, début genevois de la statistique relative au permis C, un permis d'établissement renouvelable tous les cinq ans sans limite de temps, le nombre de ceux-ci passe en deux ans de quelque 30'000 à quelque 40'000 unités, signe peut-être qu'à Genève du moins, certains secteurs économiques sont désormais en mesure de privilégier, en matière de main-d'œuvre étrangère, une politique migratoire tendant à l'intégration durable en Suisse des travailleurs et travailleuses immigrées plutôt que leur rotation constante à travers la continuation du recours massif aux permis A et B, et ce malgré le développement de la xénophobie.

 

5.2 Autour de l'initiative 'contre l'emprise étrangère et le surpeuplement de la Suisse' soumise au vote des Suissesses et des Suisses le 20 octobre 1974

 

1971-1974: L'Action nationale et le Conseil fédéral rejouent chacun leur partition de 1970

 

 

Au lendemain du 7 juin 1970, tout le monde a compris que Schwarzenbach et l'Action nationale, seuls contre tous, ont été très près de l'emporter malgré toutes les sonnettes d'alarme tirées pour agiter le spectre du chaos auquel le succès de l'initiative exposerait le pays. Pourtant, du côté des initiants comme du Conseil fédéral, chacun va simplement récidiver dans le même état d'esprit que précédemment. La nouvelle initiative se fait seulement un peu plus précise dans ses exigences en demandant la réduction de la population étrangère en Suisse à 500'000 habitants, hormis 150'000 saisonniers et 70'000 frontaliers et, comme en 1970, "le personnel des établissements hospitaliers et les membres des représentations diplomatiques et consulaires". De plus, la nouvelle initiative prévoit d'augmenter de 2% la population étrangère autorisée dans chaque canton, la faisant donc passer de 10 à 12%, laissant fixée à 25% celle autorisée dans le cas de Genève. Autre changement observable la nouvelle initiative entend se dresser dès son titre contre "la surpopulation étrangère", ce qui était déjà le cas de fait dans la précédente mais sans que cela figure dans son titre qui se contentait de parler lutte "contre l'emprise étrangère", notion qui sera reprise en 1974 et placée devant celle de surpeuplement du pays.

Pour leur part, entre mai et juillet 1973, et non pas à la veille ou presque du vote de l'initiative, comme elles l'avaient fait en 1970, les autorités fédérales durcissent cette fois encore leur position contre l'immigration. Chose surprenante quand on y songe mais peut-être pas tant que cela, ce durcissement est opéré cette fois directement contre les saisonniers et leurs épouses quand bien même, on vient de le voir, le texte de la nouvelle initiative de l'Action nationale demandait de limiter la population étrangère résidant en Suisse à 500'000 personnes, hormis toujours les saisonniers et les saisonnières. Pourquoi le discours officiel s'est-il durci spécifiquement sur ce point alors que justement l'interdiction du regroupement familial pour les saisonniers et les saisonnières est perçu comme un des aspects particulièrement problématiques et douloureux de la politique migratoire helvétique pour les pays et les personnes concernées?

Dans une préface, datée de 1972, à l'ouvrage de Claudio Calvaruso intitulé Sous-prolétariat en Suisse, 152/192 mille travailleurs saisonniers. Pourquoi? qui paraîtra en 1974, Roger Girod, alors professeur de sociologie à l'Université de Genève, n'hésite pas, dans un renversement de perspective saisissant, à qualifier la politique migratoire de la Suisse de "colonialisme intérieur", auquel il opposait une vision faisant de ce colonialisme un frein à la modernisation de la société helvétique, sans doute l'un des principaux objectifs de l'Action nationale: "Ainsi, alors qu'une collectivité moderne peut, à condition d'avoir une économie solide et une politique sociale audacieuse, évoluer rapidement vers plus d'égalité dans les rapports humains, de travail et autres, de même que vers une plus juste répartition du bien-être, notre pays entretient en son sein une sorte de colonialisme intérieur freinant pesamment ce mouvement. Il est si commode d'avoir des serviteurs, si flatteur aussi. La seule différence avec la situation coloniale classique, comme je l'ai écrit il y a déjà près de dix ans, est que les autochtones sont les dominants et les immigrés, du moins les plus défavorisés d'entre eux, les asservis."